Neuromythes, épisode 1 : – je suis multitâches !
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Nous avons déclaré la guerre aux neuromythes, non parce que notre cerveau regorge d’incroyables capacités, mais parce que ces croyances aux fondements flous vont jusqu’à influencer profondément notre quotidien. À l’autel de la productivité à tout prix, qui ne s’est pas vanté un jour d’avoir accompli plusieurs tâches de front ? Venu des sciences informatiques, ce mode trompeur implique en réalité une succession rapide de plusieurs actions, au détriment de notre concentration à long terme. Ce mode n’est donc ni synonyme d’excellence, ni d’intelligence accrue, mais d’efforts supplémentaires et de charge cognitive importante ! Un conseil, posez votre smartphone, et la télécommande aussi, avant de poursuivre cette lecture 😉.

Que pensent les neurosciences du mode « multitâches » ?

Les neurologues sont formels, le cerveau humain est incapable de réaliser plusieurs tâches simultanément. Les experts français Étienne Koechlin et Sylvain Charron, du Laboratoire de neurosciences cognitives de l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (INSERM) ont conclu en 2010 que même si plusieurs zones s’activent au même moment, le cerveau, lui, ne traite les informations qu’une à une. Le fonctionnement du cerveau est séquentiel et les diverses activités cognitives sont gérées dans la zone préfrontale, qui arrive parfois à le faire en 100 millisecondes (soit 0,1 seconde). C’est cette rapidité de traitement qui est en partie responsable de notre croyance des actions simultanées.

Dès 1989, un article rédigé par les scientifiques australiens William Gladstones, Michael Regan et Robert Lee, posait l’hypothèse d’un canal cognitif en l’absence de preuves de la faculté qu’auraient les humains à traiter simultanément deux informations tout en maintenant la même efficacité que lorsqu’ils sont concentrés sur une seule tâche. Puis en 1994, Harold E. Pashler déduisait d’une quantité d’études que ceux qui tentaient d’effectuer certains processus cognitifs simultanés rencontraient des limitations, même pour des tâches relativement simples. Le mythe du multitâches a pourtant tenu bon jusqu’à aujourd’hui.

Comment se divise l’attention lors du mode multitâches ?

Quoi qu’ils en disent, tous ceux qui jettent un œil à leur téléphone en réunion ou en cours sont incapables de garder le fil de l’échange. Nous disposons d’un nombre de ressources cognitives limité. Ainsi pour assurer le traitement d’une forte charge cognitive, le cerveau fait passer les informations les unes après les autres. Ce phénomène est résumé par la très imagée expression du « goulot d’étranglement de l’attention ». Cette surcharge cognitive survient dès que nous avons à mener plusieurs tâches complexes de front. On constate que rapidement le cerveau ne s’en sort plus et qu’il est important de consciemment choisir ce à quoi nous prêtons attention pour ne pas l’épuiser.

De plus, la rapidité du passage n’est qu’un leurre. Les neurosciences ont nommé ce décalage créé par le passage d’un sujet ou d’un support à un autre, la période réfractaire. Le cerveau ralentit sa réponse à un second ou énième stimulus, accordant plus d’importance au stimulus précédent toujours en cours de traitement. Comme si nous prenions une pénalité de temps quand nous passons d’une tâche à une autre. Les spécialistes Sylvain Baillet, Claire Sergent et Stanislas Dehaene, du Laboratoire Psychologie de la perception de l’Université Paris Descartes, attribuent un quart de seconde à ce clignement attentionnel entre deux tâches.

Les réflexes sont-ils multitâches ?

L’exception qui semble confirmer la règle est la superposition d’activités qui ont été effectuées tellement de fois qu’elles sont devenues automatiques. Ne requérant qu’un traitement cognitif minime de la part du cerveau, ces automatismes, comme la marche ou un enchaînement de gestes répétés au quotidien peuvent alors être superposés. Attention, il s’agit bien là d’actions reposant sur deux fonctions cérébrales (langage, motricité, etc.) différentes. Ainsi, conduire (vision, audition, motricité) en envoyant des SMS (vision, langage et motricité) ne rentre pas dans cette catégorie.

Sous ce mode de fonctionnement, l’attention est alors pilotée par le cerveau, mais elle n’est pas parfaite. Qui n’a pas trébuché en consultant son smartphone dans la rue ? Ou manqué un bout de conversation en regardant par la fenêtre ?

Les digital natives sont-ils plus multitâches que les autres ?

Selon le neuromythe des digital natives intimement relié à celui du multitâches, cette génération (née à partir de 1984) serait plus capable de superposer les tâches, tels les processeurs informatiques à microprocesseur puissants avec lesquels ils ont grandi. On croit que cette génération dispose des capacités cognitives sophistiquées et un profil d’apprentissage développées au contact du numérique, notamment celle de traiter diverses formes d’information simultanément. Les chercheurs hollandais Wim Veen et Ben Vrakking les ont même baptisés Homo zappiens.

En réalité, même l’ordinateur est bien incapable d’effectuer deux tâches simultanément. De fait, il exerce une gestion de temps fine pour pouvoir exécuter chacune des tâches à la fois, mais cette gestion est si rapide qu’elle laisse paraître la simultanéité. Comme nous le mentionnons plus haut, la multiplication des tâches est éreintante pour notre cerveau. Dans le contexte de l’hyperconnexion, ce comportement implique de vouloir rester connecté à plusieurs outils numériques en même temps. Jean-Philippe Lachaux appelle ce comportement la « gloutonnerie attentionnelle », soutenu par un fonctionnement de récompense rapide galopant.

Pourquoi être « multitâches » n’est pas une qualité ?

Souvent vanté comme une capacité cognitive supérieure, le mode multitâches agit au détriment de notre activité cérébrale, de l’apprentissage et de nos actions au quotidien. Voici comment :

Il génère une performance plus faible. Le pilotage imparfait des diverses tâches multiplie le travail de basse qualité. En somme, chaque activité cognitive individuelle s’appauvrit au profit de la multitude. Une étude de 2015 menée sur des urgentologues a trouvé que plus le cerveau était sur-sollicité, plus le risque d’erreur était élevé. Exécuter une tâche précise de manière qualitative signifie un maximum de temps réel de travail, plutôt que celui passé à sauter d’un sujet à un autre.

Fonctionner ainsi est fatigant, puisqu’il faut repasser sur le travail pour corriger les erreurs ou recommencer l’exercice.

Le temps d’action individuel est en fin de compte plus lent. Il est là question d’intensité, un étudiant qui lit un texte tout en recevant et envoyant des SMS étudie à faible intensité. Il se disperse facilement en alternant les sujets et les supports. En 2009, des neuroscientifiques américains ont démontré à l’aide d’une étude que pour « maîtriser » la compréhension d’un texte, les étudiants qui envoyaient des SMS pendant leur lecture avaient besoin d’environ 1,66 fois plus de temps pour que ceux qui s’abstenaient d’envoyer des messages.

Sur le long terme, le mode multitâches détruit l’attention. Ces derniers sont davantage victimes de distractions, puisqu’ils sont habitués à dévier d’un sujet principal. Une étude a également trouvé que les adeptes du multitâches présentaient une plus faible densité de matière grise dans le cortex cingulaire antérieur, responsable de la fonction exécutive (mémoire de travail, raisonnement, organisation, etc.).

Le mode multitâches est contagieux. Croyant que la productivité est supérieure, les personnes qui observent celui ou celle qui effectue plusieurs actions à la fois seront tentées de faire de même, sans se rendre compte de ses effets néfastes. Ainsi se propage le fléau !

 

La découverte de la neuroplasticité a certainement révélé des capacités cognitives surprenantes et nous a permis de mieux comprendre comment devenir plus performants dans nos études ou au travail. Cependant, le mode multitâches ne fait malheureusement pas partie des super-pouvoirs de notre cerveau. Finalement, l’équation est simple : il s’agit d’une division de notre attention et non une multiplication comme on peut le croire. Merci de votre attention !

 

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